Réalité d'une pensée seule

J'entre dans le tramway, je cherche une place assise. Le sac de livres à mes pieds peine à me suivre. Je le houspille un peu, il se glisse sous un banc, je m'assois. L'homme devant moi regarde dehors. Je le fixe, ses yeux balaient mon visage, je dis bonjour, il dit bonjour tout en souriant à une chose derrière ma tête. Arrêt suivant, un autre homme s'assoit devant moi. Il regarde partout, ailleurs, et jamais la personne qui est à côté de lui, jamais moi. Il a une valisette qu'il tient serrée contre lui. Mon sac de livre tente de renifler ses chaussures, je le retiens du pied. Ses cheveux bouclés s'enroulent autour des branches de ses lunettes.

Il a le teint pâle. Des yeux pâles. Des lèvres pâles. L'homme ne me regarde pas, comme personne dans ce tramway, personne ne regarde personne. Je devrais peut-être faire de même mais je me sens trop seule tous les jours pour ignorer encore cette solitude. Il faut que je parle à quelqu'un. Je remarque que les chaussures de l'homme devant moi sont positionnées de façon à laisser le plus de place possible à mes propres chaussures. L'homme tient ses pieds en canard sous son banc. Ca lui donne une drôle d'allure. Tout fermé jusqu'au cheville (les épaules et les bras autour de sa valisette, ses yeux derrière ses lunettes, ses jambes l'une contre l'autre) et les carres intérieurs de ses chaussures grands ouverts dans ma direction. Je souris timidement.


Arrêt suivant, le premier homme descend. Il a à peine entamé un geste que l'homme aux cheveux bouclés s'est déjà décalé pour le laisser passer. Ils ne se regardaient pas, mais ils étaient quand même attentifs l'un à l'autre. Je peux voir l'homme de côté quelques instants. Ses chaussures ne sont plus en canard face à moi mais serrées l'une contre l'autre. L'angle fermé s'ouvre de nouveau quand l'homme pivote face à moi. Le tramway redémarre.

« Vous travaillez dans l'informatique ? » L'homme ne m'entend pas. J'avale ma salive. Je ne sais pas bien si j'ai raison d'amorcer la discussion. Et si je ne trouvais plus rien à dire ensuite ? Nous nous serions regarder, nous aurions échangé chacun une voix et puis le silence nous reliera avec son air penaud. L'homme a peut-être raison, il vaut certainement mieux ne regarder personne pour ne gêner personne. Le risque est trop grand.

« Vous travaillez dans l'informatique ? » Cette fois l'homme m'a entendue. Il n'a pas besoin de tourner la tête pour me voir, il laisse seulement son regard tomber sur moi. Il réajuste son assise tout en gardant ses bras serrés contre la valisette ce qui fait remonter légèrement ses épaules. Il sourit vaguement avant de répondre.
« Pas exactement… Je m'occupe des réseaux de trois entreprises. » Il regarde à gauche et à droite, vaguement, je crains qu'il ne recâble son regard sur la fréquence indifférente du tram. La dame assise dos à moi, sur le banc opposé, tend l'oreille vers nous j'en suis certaine. Les yeux de l'homme reviennent finalement vers moi.
« Je dois ressembler à un informaticien ! C'est mes baskets, c'est ça ? »
C'est à mon tour de sourire.
« Je me demandais surtout à quoi je ressemble moi-même, dis-je en me pensant intelligente
— Vous travaillez dans un fast food ? »
Sa question me prend de court. C'est le risque, après tout, quand on parle à quelqu'un. Je ne peux m'en empêcher, je rougis.
« J'ai… j'ai fait frire des boulettes de pomme de terre avant de venir. Je n'ai pas pris le temps de me changer. D'où l'odeur de friture !
— Je me disais aussi, le sac de la médiathèque ne colle pas. »
Les yeux de l'homme se tournent encore vers la fenêtre. Je regarde mes genoux. Je glisse mes mains sous mes cuisses. Je ne suis pas très à l'aise. Je ne sais plus quoi dire à présent. J'aurais certainement dû me taire.

« En fait, je ne sentais pas l'odeur de vos vêtements. » L'homme regarde toujours dehors. « C'est votre pull, j'ai cru reconnaître celui d'une enseigne.
— Ah bon ? Ah bah… euh… mon pull vient d'un magasin de sport.
— Oui, j'ai mieux regardé ensuite. »
Comment peut-on regarder quelqu'un sans poser les yeux sur lui ?
« Comment faites-vous pour me voir sans me regarder ? »
Les yeux de l'homme me percutent. Il sourit, surtout pour cacher sa gêne. Il semble réfléchir. Ses sourcils se froncent légèrement. Ses lèvres se pincent furtivement avant de me répondre :
« Les passagers de ce tram ne sont pas à votre service, madame. »

Nos pensées sont-elles réelles ?
En philosophie j'avais appris à transformer une question dichotomiques en question ouverte pour qu'une interrogation sans réponse possible devienne un axe de réflexion. Cela pourrait donner : De quelle manière la pensée s'implémente-t-elle dans la réalité ?
I. : Mais nous ne sommes pas assez rapides pour stopper la pensée !

K. : Et bien, apprenez ! Apprenez à
voir le problème, pas comment faire pour le résoudre. […] Lorsque vous voyez une belle voiture, une belle femme ou un bel homme, ou que sais-je encore, une sensation naît, suivie d'un désir. Soyez attentif, soyez vigilant, et vous verrez, en observant ce mouvement, que la pensée n'y a pas sa place.
Ce que je suggère, c'est que dans le champ du réel le conflit constitue la nature même de la réalité.
De la vérité, Saanen 1975, Krishnamurti 

Toute cette discussion a eu lieu en pensée. L'homme face à moi n'a jamais entendu ma question, s'il travaillait dans l'informatique, parce que je ne l'ai jamais dite que dans ma tête. Je me suis autorisée cela, parler avec l'homme seulement en pensant. J'ai tenté à plusieurs reprises de savoir si j'étais bien légitime. Ce que je pense, est-ce réel ? Ce que je pense va-t-il changer l'homme qui me fait face ? Va-t-il en souffrir ? Vais-je en souffrir ?

Je ne l'ai pas quitté des yeux, j'ai discuté avec lui longuement. Parfois, il ne m'envoyait pas cette phrase à la figure. « Nous ne sommes pas à votre service. » Parfois si, et alors je quittais le tramway avant d'avoir le temps de trouver mes mots et de faire la paix avec lui. Je quittais le tramway cinq ou six fois. Je discutais avec lui 30 ou 40 minutes. A chaque fois, son métier était dans l'informatique (quoi qu'il en dise). Il avait quelques amis en ville. Il n'était pas très sportif. Nous ne parlions pas toujours de cela.

J'ai manqué mon arrêt, je suis descendue au suivant qui n'était pas plus loin de la médiathèque que le premier. Je lui ai dit. Et je ne lui ai pas dit. Je scrutais chacune de ses réactions. Quand on invente tout, il vaut mieux être attentif. Chaque détail peut donner l'inspiration. Je me suis montrée intelligente, et puis évasive, et puis drôle. Il n'était pas mon genre, il le savait. Il ne me comprenait pas. Moi, je le comprenais parfaitement. C'était bancal. Alors je lui ai avoué. Avant qu'il ne me balance sa maudite phrase.

« Je me sens seulement très seule.
— Du coup, vous parlez aux gens ?
— Oui, mais ça ne m'aide pas beaucoup.
— Je ne comprends pas.
— Vous êtes là et vous ne me regardez pas. Vous ne savez pas regarder. Je me sens seule, je n'ai pas dit que je l'étais. »
L'homme se trémousse succinctement sur sa chaise, c'est son habitude lorsqu'il se sent gêné. Mais ses pieds en canard ne bougent pas. Il a peur de me frôler. Je préfère qu'il se tienne à distance. Sur le chemin du retour un autre homme me touchera la main par mégarde. Il s'excusera la bouche ouverte, aucun son ne sortant de sa gorge. Cassé quelque part.

Il ajoute quand même :
« Et pourquoi n'influencez-vous pas votre manière de voir le monde ?
— C'est vraiment vous qui me dites cela ou moi à moi-même ?
— Vous n'avez qu'à vous dire que c'est moi. (Il sourit, il se croit malin. Le pauvre !)
— Parce qu'il y a quelque chose à comprendre du conflit. Au fond, c'est à cela que je m'intéresse. »


2 vies racontées

  1. Ce texte me bouleverse jusque dans ma solitude..

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    1. Merci Ambre, je souris. Merci de m'avoir lue, d'avoir écouté, et d'avoir été bouleversée. Ça fait du bien quand on brise l'indifférence ! :-)

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